Mon compte Devenir membre Newsletters

Congé sabbatique : laissez-vous tenter

Publié le par

Profiter de sa famille, aller en Birmanie en voiture, gravir l'Everest... Les congés sabbatiques répondent à l'envie de mettre sa vie professionnelle entre parenthèses.


January 2003 – October 2003 : Sabbatical Year. » La phrase, même en anglais, est sans équivoque. Dix mois de congé sabbatique, voici ce que l'on peut lire sur le CV de Philippe Loridon, ex-directeur commercial de Hutchison Telecom France, expatrié en Argentine. « Passer 14 ans dans un groupe chinois, cela se traduit par une implication permanente, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. J'avais deux enfants que je ne voyais pas grandir. À un moment, j'ai dit “stop” et j'ai négocié mon départ », confie Philippe Loridon. Commencent alors des jours, des semaines, des mois où il réapprend à vivre en famille, à jouer de la batterie... Puis le goût du business revenant, il monte une société d'export de vin argentin à Shanghai, qui fait rapidement faillite, puis ouvre un magasin de glaces, premier échelon d'une chaîne de boutiques censée concurrencer Häagen-Dazs sur le marché chinois. « Cela peut paraître étrange de placer ces réalisations dans le cadre d'un congé sabbatique, mais pour moi, il ne s'agissait pas tant d'un travail que d'un loisir », remarque Philippe Loridon. Après avoir investi plus de 100 000 dollars dans ces aventures passionnantes, il a toutefois retrouvé un poste dans une société de télécommunications israélienne comme directeur des nouveaux projets, tout en continuant de travailler à son affaire de glaces. « J'ai tout de suite vu le bénéfice de ce congé. J'ai désormais un capital confiance important et me sens aussi plus à l'aise, avec la sensation de mieux savoir ce que je souhaite faire de ces dix prochaines années sur le plan professionnel, souligne Philippe Loridon. Par ailleurs, j'ai acquis une certaine maturité qui me permet, dans ma fonction à la fois commerciale et très orientée ressources humaines, de comprendre plus vite ce qui est important ou ce qui ne l'est pas. »

Préparer son retour

Pour autant, si son retour à la vie professionnelle n'a pas été difficile, notamment parce qu'il n'avait pas totalement décroché, il n'en a pas été de même pour l'ancien directeur commercial de la Cogedim. Jean-Claude Kindt avoue, en effet, qu'après son année sabbatique, où il a rejoint en Land Rover la Birmanie, en passant entre autres par l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan, il a mis près d'un an à retrouver sa fibre commerciale. « J'avais l'impression d'être ailleurs. J'avais des difficultés à me remettre dans le coup. Mais après ce passage à vide, on repart très fort », assure-t-il. Voilà bien le défi majeur de telles aventures : réussir à renouer avec la vie professionnelle. C'est pour cela qu'il est nécessaire de préparer son retour avant même le départ. Marie-Martine Carlier, manager marketing pour l'agence DBM spécialisée dans le conseil en gestion de carrière, préconise de ne pas couper totalement les liens avec l'entreprise et de maintenir une certaine communication, notamment par e-mail. « Attention toutefois à ce que certains collègues ne s'en servent pas pour vous contacter en cas de problème. La parenthèse doit être claire, précise-t-elle. Le risque serait effectivement d'être à la fois trop impliqué et pas assez. Néanmoins, ce mince contact avec sa société lui permet de ne pas vous oublier. » Reste que le meilleur moyen de garder un lien avec l'entreprise est encore de l'associer à son projet personnel. Les grandes sociétés ne sont pas forcément opposées au congé sabbatique et apportent volontiers leur soutien à des projets personnels à visée humanitaire, sportive, ou même encore pour un voyage à la découverte du monde. « Il faut pour cela avoir un vrai projet qui puisse servir l'entreprise. Le projet personnel devient alors commun », déclare Cyrille Moleux, co-auteur du livre Une année pour soi*. Et de préciser que le retour à la vie professionnelle se fera d'autant plus aisément si le cadre joue le jeu et accepte de tourner la page en se concentrant sur un nouveau défi professionnel.

Être porteur d'une énergie nouvelle

Pierre Paperon, aujourd'hui, directeur général France du voyagiste en ligne Lastminute, a opté, quant à lui, pour une parenthèse de quelques mois. Alors qu'il était président Europe et international du moteur de recherche AltaVista, il décide de quitter la société pour réaliser son rêve : gravir l'Everest. La peur de l'œdème cérébral, les risques d'avalanche, un taux de mortalité élevé, des vents de 100 km/h, une température extrême (- 40 °C) rendent le congé sabbatique pour le moins iconoclaste... À 8 703 mètres d'altitude, soit à 150 mètres du sommet, avec un œil dont la cornée a gelé sous les assauts du froid, Pierre Paperon décide de faire demi-tour. « Même si sur le moment j'ai pesé le pour et le contre pour décider si je continuais, à l'arrivée je n'ai pas eu de sentiment d'échec. Juste la sensation d'avoir su prendre la décision qui fait la différence », analyse-t-il. Et, lorsque ce cadre supérieur intervient lors de séminaires pour raconter son aventure, il n'hésite pas à déclarer, au risque de choquer les quelques décideurs présents dans la salle : « Quels que soient les objectifs, à un moment donné, il faut savoir dire non. C'est peut-être cela finalement être un bon manager : être capable de savoir ce qui est faisable à la fois pour soi, mais aussi pour son équipe », précise Pierre Paperon, qui tire ainsi un enseignement professionnel d'une aventure personnelle. Plus que jamais, il souhaite mettre son travail au service de sa vie et non l'inverse... « À mon retour, j'ai dû expliquer aux chasseurs de têtes que je recherchais un travail suffisamment passionnant et motivant pour que je n'aie pas besoin de mettre mon réveil pour me lever tous les matins ! » S'il est clair qu'il faut savoir tourner la page, Pierre Paperon confirme l'immense bénéfice du congé sabbatique. Dans son livre J'ai vécu l'Everest**, il écrit d'ailleurs : « Le travail dans la vie civile prend un nouveau relief (...) et doit combler le besoin d'expression de la nouvelle énergie que l'on porte : le besoin d'être habité par un projet, par une montagne à bouger, par un 10 000 mètres virtuel à explorer. » C'est pour cela que certaines entreprises voient d'un bon œil l'absence d'un manager à son poste pendant quelques mois. « Il est clair que la personne qui a pu réaliser son projet personnel sera peut-être beaucoup plus mûre, plus souple, plus adaptable à son retour. Pour monter de tels projets, le manager a forcément montré un certain professionnalisme, qui est une réelle plus-value », estime Pierre Girault, consultant et associé d'Homme et Mobilité, agence spécialisée dans l'accompagnement et la mobilité des cadres dans les entreprises. D'autant que l'absence d'un an est relativement courte dans la vie d'une société, souligne Marie-Martine Carlier. « Les entreprises doivent aujourd'hui régler des absences soudaines comme les congés maladie. Dans le cadre d'un congé sabbatique, l'absence est programmée, organisée et ne met pas au pied du mur l'entreprise. » Toutefois, en cas de désaccord avec cette dernière, la consultante de DBM déconseille de partir, même si, aujourd'hui, le cadre législatif le permet... * Une année pour soi, de Bertrand Gonnet et Cyrille Moleux, Presses de la Renaissance, 2005, 240 p., 17 E. ** J'ai vécu l'Everest, de Pierre Paperon, Éditions Plon, 2003, 254 p., 18 E.

Avis d'expert. Didier Jéhanno, président de l'association Aventure du Bout du Monde « Le congé sabbatique est aujourd'hui beaucoup plus structuré qu'avant »

« Le phénomène des cadres qui mettent à un moment donné leur vie professionnelle entre parenthèses n'est pas vraiment nouveau, mais, aujourd'hui, le voyage est de plus en plus organisé, laissant peu de place à l'imprévu. Désormais, quand un manager part, la direction connaît sa date de retour au jour près », déclare Didier Jéhanno, président de l'association Aventure du Bout du Monde. Celle-ci recense 5 000 adhérents et affiche 300 000 visites par mois sur son site abm.fr. Créé en 1996, il se définit comme un lieu d'échanges entre ceux qui partent et ceux qui reviennent de l'étranger (voyages, congés sabbatiques, expatriés, etc.) « Généralement, les personnes qui prennent un an de congé reviennent dans leur entreprise et reprennent leur vie là où ils l'avaient laissée. Lorsque l'absence est plus longue, la problématique est différente et, bien souvent, il n'y a pas de retour dans la même société, analyse-t-il. Et le parcours professionnel peut alors connaître un virage à 180 degrés. »