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Temps libre. Les managers se piquent au jeu des 35 heures

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Les cadres dirigeants boudent moins qu’hier la réduction du temps de travail. Plus flexibles, ils doivent aussi faire preuve d’une grande organisation.

Un véritable sentiment de jubilation, de liberté, est né avec les 35 heures. ” C’est le constat opéré, il y a deux ans, par Jean Viard, directeur de recherche au CNRS. Qu’en est-il pour les managers ? Profitent-ils de leurs fameux jours de RTT ? Et les directions ? Sont-elles toujours tentées de mesurer la qualité de leurs collaborateurs au temps de travail passé au bureau ou au nombre de “nocturnes” assurées par semaine ? Si l’on s’en tient aux récents résultats d’une enquête ICM Time / System, il semblerait que les cadres n’aient pas vraiment goûté aux joies des 35 heures. Au contraire. Ils estiment avoir travaillé 58 heures par semaine en 2001, contre 56 heures deux ans et demi plus tôt ! Faut-il en déduire que les cadres sont passés à côté de la réduction du temps de travail ? Certains d’entre eux, sans aucun doute. Mais, selon Jean-Pierre Mongrand, directeur de JPM Consulting, conseil en organisation et management et auteur d’un ouvrage intitulé Les cadres et les 35 heures, les choses ne sont pas si simples : “ Il n’est pas toujours de bon ton, lorsque l’on est cadre, d’avouer que l’on s’accorde des jours de RTT. Toutefois, rares sont ceux qui ne les prennent pas, sinon entièrement, du moins en partie. D’ailleurs, les esprits et les comportements, face au temps de travail et au temps libre, commencent à évoluer. ”

La flexibilité va de soi

Même constat pour Jean-Pierre Testa, responsable des formations management interentreprise à la Cegos : “ Tout le monde est conditionné, la hiérarchie et les cadres eux-mêmes. Pourtant, les mentalités évoluent petit à petit. La génération des 25 / 35 ans parle plus facilement de rééquilibrage entre temps libre et temps de travail. ” Un phénomène qui se retrouve chez les étudiants, y compris ceux qui sortent des grandes écoles de commerce. “ Ces questions reviennent régulièrement chez les étudiants que je côtoie à l’IEP ou à HEC, constate Jean-Pierre Mongrand. Ils aspirent à un équilibre entre le temps de travail et la vie privée. Ils sont quasi assurés d’une bonne rémunération et se battent désormais sur le champ du temps libre. ” S’ils prennent – même partiellement – leurs jours de RTT, les cadres sont, en contrepartie, de plus en plus flexibles. Une flexibilité “ qui va de soi, précise Laurent Bouchoucha, responsable marketing et développement de solutions Europe, Moyen-Orient et Afrique, chez Interasys Networks. Il m’arrive de travailler le samedi ou une partie de la nuit, mais je ne souhaite en aucun cas que ça devienne systématique. ” À cette flexibilité, la plupart du temps acceptée et bien vécue, s’ajoute un autre phénomène : la vie professionnelle et la vie privée ne sont plus aussi clairement distinctes qu’auparavant. “Il y a eu, ces dernières années, une augmentation de la porosité entre les périodes de travail et de non-travail des cadres, constatait récemment Jean Viard, dans une interview au Figaro. Régulièrement, grâce à leur portable, ils achèvent de rédiger un rapport dans leur maison de campagne, même s’ils sont en RTT.” Un phénomène qui a pu prendre de l’importance grâce à l’arrivée des nouvelles technologies : ordinateurs portables, téléphones mobiles, messageries électroniques, etc.

Des outils à bien manier

Chacun s’accorde à dire que ces outils, devenus indispensbles, doivent être utilisés avec précaution et qu’ils ne constituent une aide que s’ils sont maîtrisés. Il revient, en définitive, à chacun de définir les champs d’application, géographiques et temporels, qu’il leur accorde. “ Je crois à la responsabilité individuelle ”, martèle Jean-Pierrre Mongrand. Concrètement, le cadre doit apprendre à se “déconnecter”. Pour Laurent Bouchoucha, qui tient à protéger sa vie privée, “ il est trop facile de croire que l’on est indispensable ”. Alors, lorsqu’il est absent, il préfère confier les dossiers en cours à un collègue. Finalement, l’arrivée concomitante des 35 heures et des nouvelles technologies mobiles incite les cadres et les managers à faire plus encore face à leurs responsabi-lités, à surfer habituellement sur la vague des nouvelles technologies et à s’organiser toujours mieux ! “ La plupart des entreprises se gardent bien d’aider leurs cadres à s’organiser, constate Jean-Pierre Mongrand. À chacun de se débrouiller, à chacun de déléguer, de repenser sa mission et celles de ses coéquipiers. Certains y parviennent, d’autres peinent, ce qui risque d’entraîner de fortes disparités. ” Face à ces questions d’organisation et de temps, certaines entreprises ont choisi d’explorer une autre voie : le télétravail. Cette solution, construite autour de la flexibilité, mêle ouvertement temps de travail et temps libre et remporte l’assentiment de certains cadres et managers. Ceux-ci la pratiquent à raison d’un ou deux jours par semaine, lassés de passer trop de temps libre… dans des transports saturés.

Témoignage

Laurent Bouchoucha

, responsable marketing Europe, Moyen-Orient et Afrique, d’Enterasys Networks, fournisseur de logiciels et d’équipements réseaux “ On peut toujours croire, ou se faire croire, que l’on est indispensable ! ” En charge du développement de solutions dans les zones Europe, Moyen-Orient et Afrique, Laurent Bouchoucha passe la moitié de son temps en déplacements. “ Je travaille, en moyenne, entre 40 et 45 heures par semaine, hors déplacements. C’est le lot d’un cadre qui occupe mon poste. ” Face à ces “dossiers”, “ la direction, reconnaît Laurent Bouchoucha, ne juge pas ses cadres et managers au temps passé, mais au résultat. Elle considère qu’une journée de travail doit tenir en moyenne entre 9 et 19 heures. C’est une façon intelligente de raisonner ”. Les 35 heures ? “ Oui, j’en ai bénéficié. Nous avons un jour de RTT par mois et, si je ne les prends pas tous, je fais le maximum pour. ” En contrepartie, Laurent Bouchoucha est plus flexible : “ Cela coule de source ! ”

ÉTUDE

Quatre cadres sur dix prennent leurs jours de RTT 41 % des cadres affirment que “la réduction du temps de travail leur a permis d’avoir plus de temps pour eux”, indique une étude intitulée Le temps des cadres, l’impact des 35 heures et des nouvelles technologies, publiée en janvier dernier par ICM (Inter Cultural Management Associates) et Time / System. Les autres ? Deux hypothèses : soit ils les prennent, mais préfèrent ne pas s’en vanter (hypothèse émise par Pierre Mongrand, auteur d’un ouvrage intitulé Les cadres et les 35 heures), soit ils font effectivement passer les 35 heures en pertes et profits. Conséquence ? L’étude montre qu’en moyenne, “les cadres considèrent qu’ils ont travaillé, en 2001, 58 heures par semaine, soit deux heures de plus qu’il y a deux ans et demi”. Les fonctions vente et marketing, dites “stratégiques” sont d’ailleurs en tête des directions préoccupées par ces questions de temps. Si tous les cadres n’ont pas bénéficié dans les mêmes proportions des 35 heures, “80 %, estiment que la RTT a conduit à une organisation plus complexe du travail et 70 %, à une augmentation de leur charge de travail”. Même scepticisme quant à l’impact des nouvelles technologies : “Pour 21 % des cadres, la messagerie électronique est une source de perte de temps et, pour un quart, un facteur de stress.”, Enfin, le téléphone portable est considéré comme un facteur de stress par plus d’un cadre sur trois.

À retenir

- Si tous les managers et cadres dirigeants ne prennent pas, en totalité, leurs jours de RTT, la plupart font le maximum pour en “poser” une partie. En retour, l’entreprise leur demande implicitement plus de flexibilité. - Certains managers ont également multiplié les ponts entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle, mais là, attention, le terrain est glissant. - Pour que cette nouvelle répartition entre temps de travail et temps libre soit harmonieuse, le cadre doit absolument s’organiser et savoir tirer profit des nouvelles technologies sans se laisser déborder par elles.

Mot clés :

Anne-Françoise Rabaud