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[Tribune] "L'innovation, destructrice et salvatrice"

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Luc Ferry, Écrivain, philosophe et ancien Ministre de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche revient sur la nécessité d'innover mais aussi de la capacité des entreprises à s'adapter. Cette tribune est issue du Manifeste pour le développement de la culture commerciale en France.

Luc Ferry (ex-Ministre de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche

Luc Ferry (ex-Ministre de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche

Dans cet univers de compétition universelle qu'on appelle la " globalisation ", les investissements innovants sont devenus vitaux. Une entreprise qui n'innove pas en permanence et dans tous les domaines - des stratégies commerciales nouvelles et notamment l'e-commerce, les produits, la communication, les relations humaines, la numérisation, la conquête de marchés nouveaux, l'organisation, les transports, etc. - est vouée à la mort. Or la vieille Europe innove de moins en moins et se désindustrialise de plus en plus, ceci expliquant cela. Question : pourquoi ? D'où viennent les freins à l'innovation ?

On évoque souvent deux causes, l'une matérielle, liée au fait que les entreprises, écrasées par le poids des taxes et des tracasseries administratives, n'ont plus les marges et la liberté pour investir ; l'autre, intellectuelle et morale : l'absurde sacralisation constitutionnelle du principe de précaution serait le symbole d'une société qui cède à l'idéologie funeste du risque zéro. Ces deux explications sont largement justes, mais il faut aller plus loin dans l'analyse si l'on veut comprendre les origines véritables des résistances au changement. Il existe en effet deux logiques de croissance. La première, qui s'inspire de Keynes et de sa fameuse " relance par la consommation ", tient que c'est l'augmentation du nombre des consommateurs et, si possible, de l'épaisseur de leur portefeuille qui tire la croissance. La seconde, théorisée par Schumpeter, pense que c'est avant tout l'innovation qui la booste parce qu'elle rend obsolètes tous les objets techniquement " dépassés ". En général, la gauche adore Keynes (la " politique de la demande ") et ignore bien à tort Schumpeter (la " destruction créatrice "). Or il faut bien voir que ce n'est pas seulement dans le domaine de l'économie que s'applique la logique de la destruction créatrice ou, pour mieux dire, de l'innovation destructrice (car c'est bien l'innovation qui détruit l'ancien, pas l'inverse).

Il est aujourd'hui évident qu'elle s'étend désormais à tous les secteurs de la vie moderne. Celui des moeurs (il est clair, par exemple, que l'idée même d'un " mariage gay " eût été impensable pour nos grands-parents), de l'information (où un clou chasse l'autre chaque matin, le journal de la veille, pour parodier Péguy, étant " plus vieux qu'Homère ", ce qui conduit à tenir le nouveau pour plus important que l'important) ; mais c'est aussi dans la mode que triomphe cette logique du capitalisme moderne, et même dans l'art - celui qu'on nomme " contemporain " étant d'évidence le reflet plus ou moins servile de la logique de l'innovation pour l'innovation et de la rupture avec la tradition - ce qui explique au passage que les artistes soient en général plutôt " de gauche ", tandis que les acheteurs, grands capitaines d'industrie, banquiers et yuppies en tout genre, sont plutôt de droite, la figure du " bobo " réconciliant élégamment bourgeois et bohèmes sous la tutelle de l'innovation destructrice.

Nul pessimisme, dans ces constats, seulement une invitation à l'esprit critique. L'innovation est avant tout salvatrice : l'espérance de vie des européens a été multipliée pratiquement par trois depuis la fin du XVIIIe siècle, leur niveau de vie par vingt ! Contrairement au discours absurde des extrêmes, ce n'est pas le capitalisme qui aurait plongé l'humanité dans la misère, mais lui qui l'en a sortie - et du reste, tous les pays qui en étaient exclus jusqu'alors font désormais tout pour y entrer et obtenir leur part du gâteau. Reste qu'en bouleversant chaque jour nos existences matérielles autant que spirituelles, l'innovation fait peur. Pour le dire d'une formule, si j'étais libraire, je n'aimerais pas Amazon. Il faut pourtant s'adapter, car, qu'on le veuille ou non, sans investissements innovants, c'est le déclin qui s'installera durablement. Et dans cette voie, c'est en large part aux acteurs du commerce qu'il reviendra de tirer le chariot dans le bon sens.

En effet, la culture commerciale en France est essentielle dans la conquête de nouveaux marchés, la valorisation du savoir-faire français, la création de richesses et d'emplois et il faut dans cette perspective travailler à la valoriser. Pour y parvenir, il faudra combattre les préjugés qui pèsent encore aujourd'hui chez nous sur les métiers du commerce, souvent perçus a priori et tout à fait à tort comme peu éthiques, moins nobles que les filières classiques, et qui plus est contraignants en termes d'objectifs à atteindre, voire tout simplement d'horaires de travail.

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